top of page
Rechercher

Ma thèse illustrée par PNL (part 3) - Conflits de socialisation

  • Lucile
  • 25 janv.
  • 9 min de lecture

Dernière mise à jour : 30 janv.

Dans ma thèse, j’ai illustré, en rédigeant des études de cas (chapitre 11), comment les jeunes construisent leurs rapports au travail en faisant l’expérience d’un conflit de socialisation. Plus précisément, Tristan raconte qu’il a vécu un conflit de loyauté en ne sachant pas qui écouter entre son père et sa mère qui avaient des visions « opposées » du travail. Alice raconte comment elle a vécu un conflit de valeurs, notamment au travail où les valeurs de « rentabilité » prônées par sa hiérarchie entraient en contradiction avec ses valeurs « altruistes » et « humaines ». Enfin, Rayana a fait l’expérience d’un conflit identitaire en voulant s’élever socialement par les études. Tous ont été mis en difficulté et ont dû trouver des stratégies pour résoudre le conflit, ce qui a eu un impact sur la construction de leurs projets professionnels. Je vais maintenant illustrer, à partir de leurs textes, comment Ademo et NOS ont fait l’expérience d’un conflit de valeurs et d’un conflit identitaire.

 

1.       La vente de drogue – L’expérience d’un conflit de valeurs

 

Il se dégage une grande souffrance, beaucoup de « haine et de peine » comme ils disent, de leurs textes. Au-delà de ne pas aimer leur activité pour les raisons détaillées dans la première partie ; ils sont en souffrance car dealer les a amenés à mal agir et de manière contraire à leurs valeurs.

Selon Girard (2009), le travail nous confronte souvent à agir de manière contraire à nos valeurs. Selon Ancet (2017), l’individu peut souffrir quand l’écart devient trop grand entre « ce qu’il se sent être, ce qu’il aspirait à devenir et ce qu’il se voit faire » et donc : « Quand l’ensemble de règles et les valeurs qu’il incarne s’éloignent de ses valeurs personnelles ou de ses idéaux professionnels, il y a conflit de valeurs ».

 

Vendre on avait pas envie car faire le mal te bouffe le ventre

 

Chez PNL cela se traduit par le désir de gagner beaucoup d’argent. Seulement pour cela, ils dealent, nous avons vu précédemment qu’ils estiment ne rien pouvoir faire d’autre pour y parvenir. Et cela entre en contradiction avec leurs valeurs qu’on pourrait nommer « humanistes » ou « universalistes » ou encore « religieuses ». Ces valeurs renvoient au fait de se préoccuper du bien-être d’autrui. En vendant un produit qui nuit à la santé, leur activité les amène donc au conflit :

 

Mes gouttes de sueur ont l’odeur de l’enfer

 

Il en résulte alors une profonde culpabilité :

 

Je peux pas m’endormir sans demander pardon

 

Pourquoi ce blocage ? Les chercheurs indiquent que pour résoudre le conflit, il faut pouvoir choisir entre les valeurs qui sont contradictoires. Seulement ici les valeurs entrent en opposition et sont tout autant fondamentales pour Ademo et NOS. Le conflit semble insoluble :

 

Pardon la vie, je serai jamais qui je voulais être

 

Selon Malrieu (1973), pour pouvoir résoudre le conflit, si on ne parvient pas à choisir, il faut pouvoir hiérarchiser l’importance des valeurs. Décider quelle valeur on va privilégier. Vu qu’ils dealent, Ademo et NOS ont donc choisi l’argent. Bien que cela n’ait pas permis de résoudre le conflit, qui est source de souffrance, deux raisons les ont poussés à faire ce choix. Premièrement, le fait de gagner de l’argent pour leur famille :

 

Non j’aime pas l’argent, j’aime mes proches, donc je remplis mes poches

 

Bien sûr que je pense qu’à compter, j’ai des vies à combler

 

Le choix de privilégier l’argent est plus facile à faire quand on le fait pour aider ceux qu’on aime, par altruisme donc, ce qui correspond à leurs valeurs. Chez PNL il y a un véritable choix du sacrifice : ils sacrifient leur bonheur, leur intégrité, par amour pour leurs proches :

 

Je me suis détruit en construisant l’avenir des miens

 

Baba, pour ton sourire je donnerai ma vie et peut-être même ma place au Paradis

 

Crime passionnel que je commets

 

La deuxième raison renvoie à la temporalité de leur souffrance. Faire un choix moral, et ne pas dealer, les condamnerait à la précarité et la soumission pour le restant de leurs jours. Ils s’imaginent alors rester bloqués dans la souffrance de la pauvreté. De l’autre côté, ils considèrent que cette activité de deal est temporaire. Dès qu’ils auront de quoi financer leur musique, ils arrêteront de vendre, se consacreront à leur art et pourront s’élever socialement :

 

On danse dans les ténèbres pour la victoire

Je cherche le soleil, je suis sur ses traces

 

Plus on vend, plus on s’élève

 

Terrain je te laisse, fini de vendre

Bientôt on rentre dans la légende

 

Ademo et NOS racontent donc dans « Que la famille » et « Le monde chico », leurs deux premiers albums, leur vie de dealers alors même qu’ils démarrent leur reconversion et espèrent « changer de vie ». Le monde chico se clôture par le morceau « dans la soucoupe » qui symbolise leur élévation.

Ils ont ensuite produit et sorti un album intitulé « Dans la légende » qui narrait leur désir d’élévation sociale grâce au rap. A sa sortie, l’album bat de nombreux records, dont celui de l’album français le plus écouté sur Spotify. Leurs vœux ont été exaucés, leur succès à dépassé toutes leurs espérances.

Qu’ont-ils alors ressenti ? De la joie ? De la fierté ? Du soulagement ? Le conflit est-il résolu ? Sont-ils enfin apaisés et heureux ? Il faudra attendre 3ans pour qu’Ademo et NOS reviennent conter le vécu de leur ascension sociale. Ils livrent alors leur projet le plus intime et le plus sombre.

 

  1. L’élévation sociale par le rap – L’expérience d’un conflit identitaire

 

De nombreux chercheurs (Hoggart, 1970 ; Riutort, 2013) indiquent que le sujet qui s’élève socialement pourra faire l’expérience d’un conflit identitaire. Ainsi, l’individu, partagé entre deux univers incompatibles, peut être tiraillé entre son milieu d’origine et sa nouvelle trajectoire sociale au point de ne plus parvenir à maintenir son identité :

 

J’me suis cherché, j’ai brassé, j’me suis pas trouvé

 

Toi tu sauras jamais qui je suis, moi-même j’aurai du mal toute ma vie

 

C’est le thème central de ce dernier album de PNL. Ademo et NOS racontent qu’ils ne sont pas à leur place dans leur nouveau monde :

 

Tout ça c’est pas ma vie

 

Viens on se casse mon frère avant qu’on se perde

 

Et, qu’en même temps, ils ne peuvent plus revenir en arrière car ils n’appartiennent plus au monde d’avant :

 

J’ai envie de rentrer à la maison, le chemin n’est plus le même maintenant qu’on a le monde

 

Leurs textes illustrent parfaitement ce que Beaud et Pialoux (1999) appellent les « transformations destructrices ».  L’individu est détourné de son milieu d’origine mais ne parvient pas à intégrer la culture de son nouveau milieu. Il se retrouve alors sans aucun milieu social auquel appartenir :

 

Je suis ni de chez moi, ni de chez vous

 

Laissons un instant cette thématique de côté pour revenir à celle des albums précédents. Ademo et NOS racontaient qu’ils faisaient l’expérience d’un conflit de valeurs qui semblait insoluble. Maintenant qu’ils ne dealent plus, qu’en est-il ? On apprend que l’arrêt de leur activité n’a pas atténué leur culpabilité, leurs mauvaises actions continuent de les hanter :

 

Devant mes péchés, je me sens si sale

 

On pense qu’on mérite pas les cieux

 

Le succès, leur changement de trajectoire sociale n’a donc pas permis d’atténuer leur souffrance :

 

Etre heureux, j’y arrive pas

 

Ils font donc l’expérience de deux conflits de socialisation, mais leur récit est d’autant plus sombre qu’ils ne semblent, cette fois, avoir aucune possibilité d’action pour les résoudre.

Nous avons déjà indiqué que certains chercheurs expliquent que l’individu doit pouvoir « choisir » les valeurs à privilégier pour résoudre le conflit de valeurs. Concernant le conflit identitaire, si Hoggart (1970) estime qu’il ne peut que difficilement être résolu, d’autres comme Vanandruel (1991) indiquent que pour résoudre le conflit le sujet doit réduire le sentiment de « division » en donnant du sens aux contradictions qu’il traverse. Selon Lahire (2012), l’individu peut réussir à appartenir à deux mondes différents à la fois en adaptant ses conduites à chaque contexte social.

 

Cependant, Ademo et NOS prennent une direction tout à fait différente en racontant leur vécu de manière fataliste. En effet, ils se décrivent comme condamnés à la culpabilité, condamnés à ne pas trouver leur identité, condamnés à vivre dans le conflit, dans la souffrance :

 

Voué à l’enfer, à la Terre menotté

 

Je suis trop différent pour savoir qui je suis

 

Je suis niqué pour la vie

 

Je vais finir par m’y faire : je serai jamais heureux

 

Plutôt que de s’interroger sur la manière de résoudre le conflit, Ademo et NOS posent une question qui invite à une nouvelle réflexion, plus profonde : le conflit pouvait-il être résolu ?

 

Est-ce que cette lumière aurait jamais pu naître ?

 

NOS va particulièrement développer cette réflexion dans son couplet sur « Chang ». En effet, il partage avec nous une pensée, dans laquelle il s’imagine devant une porte, celle de son ancien appartement dans lequel il a grandi. Il s’imagine donc, adulte, devant cette porte et sonne. Il espère alors que quelqu’un va venir lui ouvrir pour lui permettre de « revenir dans le passé » :

 

J’aimerais sonner à la porte et voir ton visage, sans les rides sur ton visage

Te prévenir de ce qui te fera du mal, pour ne pas te voir souffrir toute ma vie

Peut-être que ça me permettra de devenir quelqu’un d’autre

Peut-être que j’aurai plus de lumière pour les nôtres

Mais bon je suis drogué, capuché, la porte va pas s’ouvrir

Et le présent me chuchote : tu vas souffrir

 

Il raconte, avec fatalisme, qu’il ne peut revenir en arrière pour changer les choses. Il est donc condamné à fixer la porte, impuissant :

 

Je reviendrai regarder la porte, sans toquer, sans sonner, jusqu’à ma mort

 

Cette phrase résume assez bien le propos de l’album : leur fatalisme. NOS n’espère plus pouvoir changer les choses et se pense condamné à imaginer une vie qu’il n’a pas eue et n’aura jamais.

 

Pour autant, rester dans le conflit nécessite tout de même d’essayer d’en réduire les effets et c’est ce qu’ils vont tenter de faire à la fin de l’album. Si le conflit de valeurs semble impossible à résoudre, il s’agit donc pour eux d’accepter leur vécu, de renoncer à essayer d’arranger les choses. Ils comprennent que la vie qu’ils ont toujours rêvée d’avoir n’existera pas. Il faut vivre malgré tout et avancer.

 

La lumière m’a appris que l’obscurité reste

 

Je suis triste comme d’hab, c’est pas la peine de réfléchir

 

Faut s’en sortir Tarik, la vie c’est ça Tarik

 

Pour cela ils vont également chercher le positif dans ce qu’ils ont fait et vécu. Dans un premier temps, ils se remémorent qu’ils ont sacrifié leur vie et mal agi pour le bonheur de leurs proches :

 

Je pense aux autres, c’est peut-être ce qui me tue

Je pense peu à moi, mon bonheur est têtu

 

Ensuite, ils admettent, pour la première fois, que la musique a atténué leurs souffrances. Cette activité artistique leur permet même de voir de la beauté dans leur parcours :

 

La mélodie me fait du bien

 

Ce pauvre récit moi je le trouve beau, t’façon la misère est si belle

 

Concernant le conflit identitaire, Ademo et NOS ne semblent pas avoir tenté de concilier les deux univers qu’ils connaissent mais plutôt d’en choisir un. Ils témoignent alors du fait que c’est leur socialisation primaire qui les a façonnés et que c’est leur volonté de s’en éloigner qui les a amenés à perdre leur identité :

 

J’suis tellement du bâtiment, tellement de la rue, tellement du hall

 

Plus je m’écarte de la misère, plus je sens que la vérité n’en est pas loin

 

Ils vont donc clore l’album avec le morceau « Déconnecté » qui consiste à se déconnecter du nouveau monde conquis puis avec « La misère est si belle » qui symbolise leur retour vers leur milieu social d’origine :

 

J’me déconnecte de ce monde, je revis

Le sourire des miens me suffit

 

Tu sais qu’est-ce que j’aime ? Ceux qui nous ressemblent

Parce que la peine et la haine nous rassemblent

 

Si je partage ma douleur, je le ferai avec mes démons

Ils comprennent mon côté sombre

 

Je veux moins de monde, plus de ceux que j’aime

 

Nabil, Karim, Coco, Moaki, mes cafards, ma cave, mon hall, mon toit triste, Baba, Habiba, ma vie

 

La fin de l’album renvoie donc à la fin de leur récit autobiographique. Ce dernier s’achève sur cette nouvelle direction qu’ils envisagent de prendre pour résoudre le conflit. Ademo et NOS ne sont, depuis, pas revenus raconter leurs tourments, dire s’ils étaient parvenus à guérir et à retrouver le sourire. Leur silence laisse penser qu’ils ont définitivement quitté le monde de la musique et qu’auprès des leurs ils ont trouvé la paix.

 

Après tout NOS nous prévenait :

 

Quand j’aurai plus de haine, je m’en irai

 

Pour aller plus loin :


Chapitre 12 de ma thèse :

Ma thèse accessible en ligne :


Girard (2009). Conflits de valeurs et souffrance au travail. Éthique publique. Revue internationale d’éthique sociétale et gouvernementale11(2), 129-138.


Ancet (2017). Conflits de valeurs internes aux sujets et aux organisations. Rue Descartes, 91(1), 106‑118.


Malrieu (1973). La socialisation. Dans : La formation de la personnalité : Tome 5 du Traité de Psychologie de l’enfant de Gratiot-Alphandéry et Zazzo


Hoggart (1970). La Culture du pauvre. Étude sur le style de vie des classes populaires en  Angleterre (Garcias, J. C. & Passeron, J. C., Trad.). Editions de Minuit.


Riutort (2013). La socialisation : Apprendre à vivre en société. Dans : Premières leçons de sociologie


Beaud et Pialoux (1999). Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard. Paris : Fayard.


Vanandruel (1991). La socialisation de soi. Dans : La  socialisation de l’enfance à l’adolescence de Malewska-Peyre et Tap


Lahire (2012). L'homme pluriel: les ressorts de l'action. Armand Colin.

 
 
 

Comments


bottom of page