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Ma thèse illustrée par PNL (part 1) - Les rapports au travail

Lucile

Dernière mise à jour : 30 janv.

Le 10 juillet 2024, après un (long) travail de recherche et d’écriture j’ai enfin soutenu ma thèse. Le sujet : Les rapports au travail des jeunes de la génération Z. Influences de l’entourage et conflits de socialisation.

 

Et pendant la soutenance, le jury a relevé l’originalité d’avoir remercié des rappeurs et d’avoir consacré un paragraphe à en remercier deux en particulier : Ademo et NOS. Alors en quoi leurs textes ont-ils nourri ma réflexion ? Comment les rapports au travail de deux dealers, puis rappeurs (qui n’appartiennent d’ailleurs même pas à la génération Z) ont-ils résonné avec mon sujet de thèse ?

 

Partie 1 – Aurait-on différents rapports au travail en fonction de la manière dont on conçoit et définit le travail ?

 

Il est complexe de définir le « travail ». Si le premier réflexe est de le rapporter à l’emploi, on se rend rapidement compte qu’on considère comme du « travail » de nombreuses activités non rémunérées ou qui ne le sont pas officiellement. On peut penser au travail bénévole, au travail domestique ou au travail effectué « au black ».

Une définition assez partagée du travail renvoie à l’« effort » qu’on fournit pour produire ou créer quelque chose. Mais ici aussi on peut facilement penser à certaines activités qui ne nécessitent pas d’effort, ne créent rien et qui sont pourtant considérées comme du travail ou un métier, comme le fait d’investir dans l’immobilier ou d’être rentier. On peut également constater que certaines activités considérées « de loisir » nécessitent un effort et soutiennent la création, comme le fait de peindre, sans être considérées comme du « travail ».

Les chercheurs en sciences sociales ne s’accordent pas sur « une » définition du travail. Certains considèrent donc qu’il en existe plusieurs, comme Dujarier (2021). A partir de là, certains chercheurs (le Blanc, Cazals et Mègemont, 2021) questionnent la possibilité que chaque individu puisse avoir différents rapports au travail en fonction des différentes façons dont il conçoit et définit le travail.

 

Dans ma thèse, j’ai décidé d’étudier les rapports que chacun peut construire en fonction des quatre définitions du travail suivantes :

- L’activité de travail (l’effort fourni dans cette activité)

- L’emploi (le travail encadré et rémunéré)

- L’organisation de travail (le lieu et les conditions d’exécution du travail)

- Le travail qui permet d’avoir une place dans la société et d’y apporter sa contribution

 

Cette conception de « rapports au travail » ne va pas de soi. Mais certaines illustrations peuvent en faciliter la compréhension et le faire à partir des textes de PNL a du sens. En effet, les deux rappeurs ont consacré deux albums à la description de leurs rapports au deal.

Cette activité peut-elle être considérée comme du travail ? Retrouve-t-on dans leurs textes différents rapports à cette activité ? Laissons la parole aux concernés.

 

Plusieurs rapports à l’activité de « deal »

 

Pour commencer, il est intéressant de noter que s’ils parlent énormément de travail, ce mot n’est jamais prononcé dans leurs textes. Le travail est appelé le « charbon », donc ils ne travaillent pas, ils « charbonnent » :

 

Je charbonne, je fais pas de pause

 

Mais considèrent-ils le deal comme du travail ? Et bien oui et notons d’ailleurs qu’ils pourraient en agacer certains en estimant qu’ils travaillent plus que les autres :

 

Nous on charbonne pendant que toi tu te tapes du bon temps

 

Cela nous amène donc à la façon dont PNL définit le travail, renvoyant à la notion d’effort. En effet « charbonner » signifie « travailler dur », ce mot prend son origine dans le travail qui était effectué dans les mines de charbon et qui exigeait de fournir un effort physique conséquent.

 

Le rapport au travail en tant qu’effort à fournir

 

Les résultats de ma thèse montrent que les jeunes estiment que l’effort qu’ils fournissent au travail n’est pas assez reconnu. Ils précisent aussi qu’ils peuvent fournir beaucoup d’effort quand leur activité de travail leur plait, certains ajoutent même que quand ils y prennent du plaisir, la notion d’effort disparait.

Du côté de PNL cette notion d’effort dans l’activité de deal renvoie à la pénibilité du travail effectué. Cette pénibilité s’illustre à deux niveaux. Premièrement, comme certains jeunes que j’ai interrogés, ils la dissocient de la notion de plaisir. Ils insistent sur le fait qu’ils doivent fournir des efforts car leur activité ne leur plait pas :

 

C’est sale quand je vends la came, croyez-pas que je kiffe

 

Ils l’illustrent aussi du fait que cet effort est constant, ne leur laisse aucun repos, aucun loisir, pas de vacances :

 

Quand je m’endors, faut que je me lève

 

Je pars pas, pas le choix, je bibi[1] cet été

 

Je suis pas au restau, je suis pas au ciné

 

Les gens partent au taff, peu stupéfaits de voir qu’en rentrant je suis toujours là

 

Cette dernière phrase illustre qu’eux aussi estiment que personne ne reconnait les efforts qu’ils fournissent. Ademo souligne que personne ne s’étonne, en rentrant du travail, du fait que lui reste encore devant son hall à vendre. Ils expliquent dans leurs textes que les gens ont une image fantasmée de l’activité de deal. Imaginant que c’est une activité « facile » dans laquelle il suffit d’attendre le client pour gagner de l’argent sans fournir d’effort.

 

Le pire c’est qu’ils croient qu’on aime bicrave

 

Ademo et NOS expliquent de manière très détaillée dans leurs deux premiers albums en quoi leur activité est source de grande pénibilité. Et c’est directement lié aux conditions dans lesquelles leur travail s’effectue et s’organise.

 

Le rapport à l’organisation de l’activité de deal

 

Comme je l’ai déjà évoqué, dealer nécessite de travailler sur de très grands amplitudes horaires et donc dans la nuit, le froid :

 

J’ai visser[2] de très tôt jusqu’à très tard, de 10h à 4h du matin

 

De plus, ils renseignent l’auditeur sur le fait que le deal ne se limite pas à attendre le client pour vendre, il faut aller chercher la drogue en Espagne, la faire « passer » dans la cité, la préparer, la couper, la détailler (la séparer en petites quantités prêtes à être vendues) puis la vendre. Si les rôles sont généralement répartis (Philippon, 2022), Ademo et NOS racontent qu’ils accomplissent l’ensemble de ces tâches :

 

J’la passe, la détaille, la pé-cou, la visser

 

On va chercher seuls, on re-détaille seuls

 

C’est aussi une activité solitaire. Ils insistent particulièrement sur la pénibilité de devoir rester pendant de longues heures seuls et sans rien faire quand ils doivent vendre :

 

A minuit je suis seul, j’me dis que j’attends, que je fais pas assez

 

J’échange un regard avec le vide

 

Mais c’est aussi une activité risquée qui les plonge dans une peur constante, celle de la prison notamment, mais aussi celle de la mort. Les guerres ou les règlements de compte entre dealers imposent d’exercer cette activité dans la peur de perdre ses proches ou de sa propre mort :

 

Peine de ferme, le coffre contient

 

Je viens de là où les fils partent avant leurs mères

 

Pas d’amis, ceux qui me manquent sont déjà partis

Pas à l’abri de les rejoindre si on change pas de vie

 

S’ils détestent leur activité, on peut donc se douter de la finalité de leur travail, de l’objectif qu’ils poursuivent en dealant :


Ça charbonne pas pour la passion, le but est lucratif

 


Leur rapport à la rémunération

 

Dans ma thèse, je parlais de rapport à l’emploi et il ressort que beaucoup de jeunes ont un rapport ambivalent du fait de se sentir obligés de travailler pour gagner de l’argent, en dépit de ce qu’ils souhaitent réellement.

Si on ne peut pas véritablement parler d’emploi concernant l’activité de deal, on peut quand-même parler de la rémunération qu’elle permet. C’est la principale motivation qu’ils ont de dealer. L’argent leur permet de vivre, voire de survivre :

 

Dans le frigo c’est sec

 

Les dents frottent l’assiette

 

Dites à la juge qu’on l’a fait pour survivre

 

Tous comme les jeunes que j’ai interrogés, ils revendiquent le fait que gagner de l’argent n’est pas une fin en soi. Ils le perçoivent comme une obligation, pour vivre d’abord, mais aussi pour faire vivre leurs proches :

 

Personne nourrit les miens

 

J’pense à les mettre au bord de la mer

 

Si l’objectif se limite à gagner de l’argent, alors pourquoi faire cette activité et pas une autre ? En effet, la plupart des jeunes interrogés dans ma thèse indiquaient qu’ils souhaitaient gagner de l’argent ET effectuer une activité qui leur plaisait. Chez PNL cette question renvoie à notre quatrième définition du travail : qu’auraient-ils pu faire d’autre ?

 

Leur rapport au travail-sociétal*

 

*Cet aspect du travail sera plus développé dans la deuxième partie qui traite de l’influence de la société sur la construction des rapports au travail

 

Le travail-sociétal recouvre deux aspects. Le premier renvoie à la place que le travail permet d’avoir dans la société. Si les jeunes que j’ai interrogés sont divisés sur la question de savoir si le travail permet ou pas d’y acquérir une place, chez PNL la réponse est doublement négative.

Déjà, ils expliquent qu’ils ont choisi de dealer car c’est la seule possibilité que la société leur a laissée, la seule place qu’ils pouvaient prendre, celle qu’on leur a assigné :

 

Dans la street, c’est la mort ou la bibi

 

Ils l’expliquent du fait que la société rejette (physiquement et symboliquement) les habitants de banlieue, on pense notamment à leur difficulté d’accès aux études et à l’emploi :

 

PNL, petit de la portée rejeté

 

On devine également une allusion au concept de « reproduction sociale » de Bourdieu qui renvoie au fait qu’on a tendance à reproduire ce dont on hérite de notre milieu social :

 

Je vends la drogue, c’est pas un hasard

 

Mais dealer a pour conséquence d’encore plus les isoler. La société les rejette d’autant plus car ils exercent une activité illégale et fortement désapprouvée socialement :

 

Je sais qu’ils m’aiment pas

 

Ce cercle vicieux est résumé par la phrase suivante de NOS :

 

Je suis la pomme pourrie qui s’écarte du panier

 

Le deuxième aspect du travail-sociétal renvoie au fait d’apporter sa contribution à la société par son travail. Ici aussi les jeunes que j’ai interrogés sont divisés sur le fait de vouloir, ou pas, travailler pour contribuer à la société et ici aussi, du côté de PNL la négation est totale. Ils ne se posent même pas la question de savoir si leur travail leur permet d’apporter, ou pas, leur contribution à la société vu qu’ils constatent que leur activité nuit aux autres :

 

Je m’écarte des frontières du bien

 

Je n’approfondis pas plus ce sentiment qu’ils ont de « nuire » par leur travail car cet aspect sera plus développé dans la troisième partie, relative aux conflits de socialisation et leur impact sur la construction des rapports au travail.

 

Je ne pourrai pas illustrer tous les résultats de ma thèse mais pour les intéressés : j’ai identifié quatre types de rapports au travail construits par des jeunes aux profils variés. Ces résultats insistent sur le fait que tous les jeunes d’une même génération ne construisent pas les mêmes rapports au travail. Le genre, le niveau de diplôme, le milieu social et le statut professionnel sont identifiés comme des facteurs explicatifs de ces différences.

Cf. Chapitre 9 de ma thèse (page 184 à 192) et chapitre 11 (page 210 à 222)

 

Pour aller plus loin :

 

Ma thèse accessible en ligne :


Dujarier (2021). Troubles dans le travail : sociologie d’une catégorie de pensée. Paris : PUF


le Blanc,  Cazals, Mègemont et Hajjar, V. (2021). Transitions professionnelles et construction des rapports au travail : nouveaux enjeux pour l’orientation tout au long de la vie. Dans : Psychologie de l'orientation tout au long de la vie : Défis contemporains et nouvelles perspectives. Dunod.


Philippon (2022). Le deal dans un quartier populaire, pis-aller du travail ? Editions l’Harmattan


[1] Bibi = bicrave (vendre de la drogue)

[2] Visser = verlan de servir (vendre de la drogue)

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